Meknès est, au sens propre, une ville-folie : la projection d'un seul homme sur soixante kilomètres carrés et cinquante-cinq ans de chantier ininterrompu.

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Vidéo · Le geste en mouvement

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Moulay Ismaïl, deuxième sultan de la dynastie alaouite (règne 1672-1727), choisit Meknès — alors petite ville berbère sur les contreforts du Moyen Atlas — pour en faire sa capitale. Pendant cinquante-cinq ans, il mobilise jusqu'à 30 000 ouvriers permanents (esclaves chrétiens capturés en mer, prisonniers berbères, ouvriers libres) pour construire les remparts (40 km), les palais (24 selon Pidou de Saint-Olon), les écuries (capacité 12 000 chevaux), les greniers (les grandes Heri Mansour pouvaient stocker du grain pour vingt ans), une médina ré-organisée et une mellah. La ville est classée patrimoine mondial UNESCO en 1996.

1672-1727règne de Moulay Ismaïl
40 kmde remparts
1996ville UNESCO
12 000chevaux dans les écuries

I. Bab Mansour, la porte qui voulait faire trembler

La porte Bab Mansour el-Aleuj — achevée en 1732, cinq ans après la mort d'Ismaïl — est considérée comme la plus belle porte monumentale du monde musulman. Son nom signifie « porte de Mansour le renégat » : Mansour Laalej (« le renégat ») était un chrétien converti, devenu architecte du sultan. La porte combine arc en plein cintre, tympans en zellige polychrome, colonnes de marbre récupérées du site romain de Volubilis (à 30 km), inscriptions monumentales en coufique et thuluth.

L'effet recherché par Ismaïl était politique : impressionner les ambassadeurs européens — Louis XIV envoie une ambassade en 1682, l'Angleterre en 1721 — et signifier la puissance du jeune empire alaouite. Les colonnes de Volubilis ne sont pas un détail : en réutilisant les vestiges du Volubilis romain (« la Tingitane » de Pline), Ismaïl s'inscrit explicitement dans une succession impériale qui dépasse l'Islam. La porte est, par-delà sa beauté, un manifeste géopolitique en pierre.

II. Damasquinage, le secret de Meknès

Le damasquinage — incrustation de fils d'or, d'argent ou de cuivre dans un métal noir (généralement acier oxydé ou bronze patiné) — est l'un des plus anciens arts du métal. Il est attesté au Moyen-Orient depuis le IIIᵉ millénaire avant notre ère, et s'est diffusé via la Perse, Damas (d'où son nom), puis l'Espagne mauresque et le Maroc. À Meknès, le damasquinage est devenu une spécialité régionale à partir du XVIIIᵉ siècle, vraisemblablement importée par les artisans andalous installés en ville sous Moulay Ismaïl.

La technique consiste à graver, au burin de fer trempé, des sillons fins dans la plaque-support, puis à y insérer au marteau le fil métallique précieux. Les motifs — calligraphie coufique, rinceaux floraux, arabesques géométriques — peuvent compter plusieurs centaines de mètres de fil pour une pièce moyenne. Meknès reste le seul centre marocain à pratiquer le damasquinage à un niveau industriel ; l'École Nationale d'Artisanat (ENA) y forme des artisans à cette technique depuis 1950.

III. Greniers, écuries, citernes

Les Heri Souani — appelés aussi Greniers et Écuries de Moulay Ismaïl — sont l'un des ouvrages d'art les plus spectaculaires du règne. Le sultan voulait pouvoir nourrir son armée et ses chevaux pendant un siège de vingt ans. Le complexe couvre plusieurs hectares : grange aux voûtes massives (épaisseur des murs jusqu'à 4 mètres pour conserver la fraîcheur), citernes souterraines reliées à un aqueduc venu des monts du Zerhoun, écuries capables d'abriter 12 000 chevaux simultanément, avec leurs mangeoires en marbre et leurs systèmes d'évacuation hydraulique.

Une grande partie du complexe s'est effondrée lors du tremblement de terre de Lisbonne en 1755, mais ce qui subsiste suffit à comprendre l'échelle. À côté, le bassin agdal (380 m de long, 150 m de large, 2 m de profondeur) servait à la fois de réserve d'eau, de bassin d'agrément, et — selon les chroniqueurs — d'arène pour les démonstrations de cavalerie. Meknès, plus encore que Marrakech ou Rabat, illustre la logique impériale alaouite : démesure du projet, mobilisation totale de la main-d'œuvre, vocabulaire architectural propre.

IV. Marché de l'olive et zaouia d'Ismaïl

Meknès est aujourd'hui la capitale marocaine de l'olive de table. La région de Meknès-Tafilalet produit près de 25 % de la production nationale d'olives de table. Le souk olivier de Meknès, qui se tient sur la place el-Hedim, est l'un des plus pittoresques du royaume : olives noires fermentées, olives vertes cassées au sel, olives violettes saumurées au citron confit — chaque marchand a sa recette, transmise depuis plusieurs générations.

Le mausolée de Moulay Ismaïl — restauré en 2017 — reste l'un des rares mausolées royaux marocains accessibles aux non-musulmans (avec celui de Mohammed V à Rabat). Le visiteur découvre le tombeau du sultan-bâtisseur dans une salle ornée de zellige, de bois sculpté et de marbre carrare — fragments là encore récupérés sur des sites romains.

V. À voir, à apprendre

Lieux essentiels pour comprendre l'artisanat de Meknès.

  • Bab Mansour Place el-Hedim — Porte monumentale 1732, la plus belle du monde musulman.
  • Heri Souani Sud-est — Greniers, écuries impériales, bassin agdal.
  • Mausolée Moulay Ismaïl Médina impériale — Restauré 2017, accessible aux non-musulmans.
  • Médersa Bou Inania Médina — 1336, voisine de la médersa fassie homonyme.
  • Place el-Hedim Cœur ville — Souk de l'olive, marché du henné, théâtre populaire.
  • Volubilis 30 km nord — Capitale romaine, UNESCO 1997.
UNESCO 1996 Alaouite Moulay Ismaïl Damasquinage

VI. Sources

  1. UNESCO WHC — Ville historique de Meknès — Inscription 1996. — lien.
  2. École Nationale d'Artisanat de Meknès — Damasquinage, formation depuis 1950..
  3. Maison de l'Artisan — Fès-Meknès / Filière travail du métal. — lien.
  4. UNESCO WHC — Site archéologique de Volubilis — Inscription 1997. — lien.