Essaouira est la ville la plus internationale du royaume sans jamais avoir cherché à l'être. Tout y tient à un sultan, un architecte français, un bois et un vent.
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à remplacerLe sultan alaouite Sidi Mohammed ben Abdallah décide en 1764 de construire un port atlantique moderne pour ouvrir le Maroc au commerce européen et reprendre la main sur le négoce du sud. Il confie le plan à un ingénieur français, Théodore Cornut, ancien élève de Vauban — d'où la médina en damier, fait absolument unique au Maroc. Ben Abdallah attire à Mogador (le nom porté par la ville jusqu'à l'indépendance) des familles juives andalouses qui obtiennent un statut commercial privilégié — les Tujjar al-Sultan, marchands du sultan — et qui font de la ville, jusqu'en 1912, la première place commerciale du royaume.
I. Une médina dessinée par un Français
L'ingénieur Théodore Cornut, formé à l'école Vauban, applique à Mogador les principes de la fortification bastionnée européenne : Sqala du port, Sqala de la Kasbah, remparts portugais réutilisés, plan en damier. Ce plan rationnel — rues parallèles, blocs réguliers, places ouvertes — distingue radicalement Essaouira des autres médinas marocaines qui se sont développées de façon organique au fil des siècles. C'est l'une des rares villes au monde à conjuguer architecture islamique et plan urbain européen XVIIIᵉ.
L'UNESCO classe la médina en 2001 (critères ii et iv) précisément pour cette singularité : « exemple exceptionnel d'une ville fortifiée de la fin du XVIIIᵉ siècle, construite en Afrique du Nord conformément aux principes contemporains de l'architecture militaire européenne ». La ville devient port royal du commerce avec l'Europe : sucre, plumes d'autruche, gomme arabique, ivoire, peaux. Au début du XIXᵉ siècle, on y dénombre quelque dix-sept consulats étrangers — fait sans équivalent dans les autres ports marocains.
II. Le thuya, bois précieux du roi
Le thuya de Berbérie (Tetraclinis articulata) est un conifère endémique du nord-ouest africain. Le Maroc en détient près de 80 % des réserves mondiales. Sa loupe — l'excroissance noueuse qui se forme à la base du tronc — est le matériau le plus prisé : densité élevée, dessin tourmenté, parfum poivré qui imprègne la pièce et résiste pendant des décennies. La récolte est strictement encadrée par le Haut Commissariat aux Eaux et Forêts ; l'extraction du bois nécessite un permis et un suivi écologique précis.
Essaouira est la capitale mondiale de la marqueterie thuya. Trois techniques cohabitent : la marqueterie proprement dite (incrustation de filets en citronnier, ébène, nacre, fil d'argent), la sculpture (volumes pleins, coffrets, statuettes), et le plaquage (feuille fine collée sur âme en pin). Un coffret moyen mobilise entre 150 et 200 heures de travail — depuis le séchage du bois (6 mois minimum) jusqu'au polissage final à la cire d'abeille. La Coopérative Artisanale des Marqueteurs Thuya, fondée en 1948, est l'une des plus anciennes coopératives artisanales encore actives au Maroc.
III. Gnawa, l'âme noire du Maroc
Essaouira est l'épicentre marocain de la musique gnawa, classée patrimoine immatériel UNESCO en 2019. Les gnawa descendent des esclaves subsahariens — principalement bambara, soninké, haoussa — déportés vers le Maroc à partir du XVIᵉ siècle. Mogador, port commercial, en accueille une communauté importante qui développe, autour du saint Sidi Bilal (premier muezzin de l'islam, lui-même Éthiopien affranchi par le Prophète), un syncrétisme musical et spirituel unique.
La cérémonie nuit de la derdba — qui peut durer toute une nuit, jusqu'à l'aube — mobilise les trois instruments emblématiques : le guembri (luth-tambour à trois cordes, monté sur peau de chamelle), les qraqeb (castagnettes métalliques) et le tbel (grand tambour). Depuis 1998, le Festival Gnaoua et Musiques du Monde transforme la ville en juin chaque année : c'est l'un des plus grands festivals de world music au monde, avec des fusions inédites — gnawa-jazz, gnawa-hip-hop, gnawa-blues malien.
IV. Aujourd'hui : ville-pilote du Plan Maroc Vert et de l'artisanat
Essaouira concentre une part exceptionnelle du tissu artisanal national. Plus de 80 coopératives sont implantées sur le territoire provincial ; plus de 120 artisans travaillent simultanément à l'Ensemble Artisanal de Bab Doukkala, l'un des plus grands du royaume. L'arganier — patrimoine immatériel UNESCO 2014 — est l'autre pilier économique : la province d'Essaouira est avec Tiznit le grand bassin d'argan du Maroc, avec des coopératives féminines (Ajddigue, Tighanimine, Marjana) qui exportent dans une trentaine de pays.
Le Souk Joutia (souk de la ferraille et du bois), le Souk Jdid (marché central), et la Sqala du Port — où l'on observe les bateaux de pêche bleus rentrer le matin avec la sardine — constituent l'épine dorsale d'une économie qui reste à dimension humaine. Cette modestie d'échelle est probablement ce qui a permis à Essaouira de garder son authenticité, alors même que la ville reçoit aujourd'hui plus de 500 000 touristes par an.
V. À voir, à apprendre
Lieux essentiels pour comprendre l'artisanat de Essaouira.
- Sqala du Port Bastion XVIIIᵉ — Canons portugais et hollandais conservés, vue mer.
- Sqala de la Kasbah Médina — Décor du Vent et de la lune (Othello, Orson Welles, 1949).
- Ensemble Artisanal Bab Doukkala Entrée nord — 120+ artisans dont marqueteurs, bijoutiers, tisserands.
- Coopérative Tamounte Médina — Tapis berbères Aït Ouaouzguite et Glaoua.
- Festival Gnaoua Juin chaque année — Plus de 500 000 spectateurs, scènes en libre accès.
- Mellah / Quartier juif Bab Marrakech — Synagogue Slat Rabbi Haïm Pinto restaurée, cimetière historique.
VI. Sources
- UNESCO WHC — Médina d'Essaouira (ancienne Mogador) — Inscription 2001. — lien.
- UNESCO ICH — Les Gnawa — Inscription 2019. — lien.
- Coopérative Artisanale des Marqueteurs Thuya — Fondée 1948 — Marqueterie traditionnelle d'Essaouira..
- Maison de l'Artisan — Marrakech-Safi / province d'Essaouira — Inventaire. — lien.