À Marrakech, l'artisanat ne s'expose pas : il se joue. Sur la place Jemaa el-Fna chaque soir, et dans cent souks chaque jour, le geste artisan se mêle au geste théâtral.
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défiler →Vidéo · Le geste en mouvement
à remplacerMarrakech est fondée en 1070 par Youssef ibn Tachfin, chef almoravide venu du Sahara, à un carrefour stratégique entre les caravanes transsahariennes et les routes de l'Atlas. La ville devient capitale d'un empire qui s'étend jusqu'au Sénégal et à l'Andalousie. Elle est, sous les Almohades puis les Saadiens et les Alaouites, le grand point de rencontre des artisanats urbains du Nord et des traditions berbères du Haut Atlas et du Souss. Cette double matrice fait sa singularité : une ville où coexistent zellige fassi et tapis Beni Ouarain, dinanderie citadine et bijou amazigh.
I. La place qui inspira le monde
En mai 2001, la place Jemaa el-Fna est proclamée par l'UNESCO « chef-d'œuvre du patrimoine oral et immatériel de l'humanité » — l'un des dix-neuf chefs-d'œuvre de la première proclamation. C'est cette reconnaissance qui mène, deux ans plus tard, à l'adoption de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel (2003). Autrement dit : c'est l'expérience marrakchie de la halqa — le cercle de spectateurs autour d'un conteur, d'un musicien gnawa, d'un acrobate, d'un charmeur de serpents — qui pousse la communauté internationale à créer un cadre juridique pour ces patrimoines vivants. La place est donc, littéralement, la matrice du droit international du patrimoine immatériel.
Chaque soir, la halqa reprend : hlayqis (conteurs en darija et tachelhit) venus du Souss, troupes de gnawa originaires du Mali historique, musiciens chleuhs, dresseurs de singes, herboristes, scribes publics, dentistes ambulants, vendeuses de henné. Le rituel commence vers 16h avec les classes scolaires qui sortent, monte en intensité au coucher du soleil, et culmine vers 22h sous les ampoules nues des gargotes.
II. Tadelakt, l'enduit qui respire
Le tadelakt est, par excellence, le geste de Marrakech. Cet enduit décoratif à base de chaux du Marrakchi (extraite des collines proches de la ville), additionnée de pigments et lissée à la pierre de galet (galet de l'Atlas) puis polie au savon noir, est utilisé depuis l'époque almohade pour les hammams, les bassins, les piscines, les chambres et les marches d'escalier. Sa propriété : être totalement imperméable à l'eau tout en restant respirant — ce qui permet d'enduire l'intérieur des hammams sans condensation.
Le processus complet prend entre trois et sept jours : application en plusieurs couches, polissage répété pendant la prise, application du savon noir Beldi qui sature la surface et déclenche la saponification du calcaire. La couleur naît directement du pigment ajouté à la chaux : ocre rouge des terres de Marrakech, vert d'oxyde de cuivre, bleu de cobalt, jaune de safran. Aucune ville marocaine ne maîtrise mieux cette technique. Les grandes maisons d'hôtes et riads contemporains ont fait du tadelakt l'élément signature de la rénovation marrakchie.
III. Médersa Ben Youssef et l'héritage saadien
Construite vers 1564 sous le sultan saadien Abdellah el-Ghalib, la médersa Ben Youssef fut la plus grande école coranique du Maghreb : jusqu'à 900 étudiants y logeaient simultanément, dans 130 cellules monastiques réparties autour d'un patio central recouvert de zellige, de stuc sculpté à motifs floraux et de bois de cèdre du Moyen Atlas finement ciselé.
Réouverte en avril 2022 après plusieurs années de restauration dirigée par le Ministère de la Culture et le Fonds d'investissement marocain pour le tourisme, la médersa illustre la rencontre entre la stéréotomie zellige fassie et la sensibilité andalouse importée par les Saadiens — descendants d'une famille du Tafilalet revenue de Tombouctou via le Souss, et grands rénovateurs de l'esthétique architecturale marocaine.
IV. Bijou berbère, capitale du sud
Marrakech est le grand marché du bijou berbère du sud marocain. Les fibules tizerzaï, les colliers ambre-corail-argent, les diadèmes taounza, les boucles d'oreilles tigharatin viennent des artisanats du Souss, de l'Anti-Atlas, du Sahara — et transitent par les souks d'argentier de la médina. Le quartier du Mellah, autrefois habité par la communauté juive marocaine (forte communauté de joailliers jusqu'aux années 1960), reste un haut lieu du travail de l'argent filigrané et niellé.
Le tapis circule également : la cooperative artisanale du tapis de Marrakech rassemble des productions venues du Haut Atlas (Aït Ouaouzguite, Ouaouizaght), du Moyen Atlas (Beni Mguild, Marmoucha), et du Plateau des Lacs. Les souks Berbère et Lebbadine sont les plus grands lieux de vente de tapis du royaume. À chaque mardi se tient le marché aux enchères du tapis — où les sensaals (intermédiaires) crient les prix devant les acheteurs réunis en cercle.
V. À voir, à apprendre
Lieux essentiels pour comprendre l'artisanat de Marrakech.
- Place Jemaa el-Fna Cœur de la médina — UNESCO 2001/2008. Théâtre vivant chaque soir.
- Médersa Ben Youssef Bab Doukkala — École coranique saadienne (1564), restaurée 2022.
- Souks de la médina Au nord de Jemaa el-Fna — 18 souks spécialisés par corporation.
- Maison de la Photographie Souk Lebbadine — Patrimoine photographique 1879-1960, exposition permanente.
- Palais Bahia Quartier Mellah — Chef-d'œuvre du zouak, du stuc et du zellige fin XIXᵉ s.
- Musée Yves Saint Laurent / Jardin Majorelle Quartier Gueliz — Berbère Museum, collection référence du bijou amazigh.
VI. Sources
- UNESCO ICH — Espace culturel de la place Jemaa el-Fna — Inscription 2008 (proclamée 2001). — lien.
- UNESCO WHC — Médina de Marrakech — Patrimoine mondial 1985. — lien.
- Fondation Nationale des Musées — Médersa Ben Youssef — Restauration et réouverture, avril 2022..
- Maison de l'Artisan — Marrakech-Safi — Cartographie régionale des métiers. — lien.