On n'apprend pas Fès, on la déchiffre. Sa médina — Fès el-Bali — est la plus vaste zone piétonne au monde habitée, et le plus dense conservatoire de gestes artisanaux que compte le royaume.
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à remplacerFondée en 789 par Idriss Ier puis développée par son fils Idriss II à partir de 809, Fès devient sous les Idrissides la première capitale du Maroc musulman. La ville accueille en deux vagues — 818 et 823 — des familles andalouses de Cordoue et kairouanaises de Tunisie, qui implantent leurs métiers : tissage, dinanderie, tannage, ferronnerie. Ce double héritage façonne l'ADN artisanal fassi. Classée patrimoine mondial UNESCO en 1981, la médina abrite aujourd'hui plus de 10 000 ateliers vivants.
I. Une capitale fondée deux fois
Idriss Ier choisit l'emplacement en 789, sur la rive droite de l'oued Fès. Mais c'est son fils Idriss II qui, à partir de 809, fait de l'agglomération une vraie ville, en accueillant deux vagues d'exilés : huit cents familles andalouses chassées de Cordoue en 818, qui s'installent sur la rive gauche (Adwa al-Andalus) ; puis deux mille familles kairouanaises venues de Tunisie en 823, qui occupent la rive droite (Adwa al-Qarawiyyin). Chaque rive développe sa mosquée, ses souks, ses corporations. Les deux quartiers seront unifiés au XIᵉ siècle par les Almoravides.
Ce double peuplement explique la richesse artisanale fassie : les Andalous apportent la maroquinerie raffinée, le travail du cuivre repoussé et la broderie ; les Kairouanaises introduisent le tissage de la laine, la céramique architecturale et les techniques de calligraphie. Aucune autre ville marocaine ne concentre, sur un si petit périmètre, autant de corporations différentes : les vingt-deux corps de métier traditionnels sont tous représentés à Fès.
II. Chouara, l'un des plus anciens lieux de travail au monde
La tannerie Chouara — la plus visible des trois tanneries historiques de Fès, avec Sidi Moussa et Aïn Azliten — fonctionne depuis la fondation de la ville, soit près de 1 200 ans. Ali ibn Abi Zar, dans son Rawd al-Qirtas écrit vers 1325, recensait à l'époque quatre-vingt-six tanneries actives dans la médina. Aujourd'hui trois subsistent, dont Chouara reste la plus emblématique avec ses cuves circulaires creusées à même la pierre.
Le procédé n'a pas changé depuis le Moyen Âge : trempage dans un bain de chaux et de fientes de pigeon pour assouplir la peau (l'acide urique attendrit le collagène), rinçage à l'eau de l'oued, puis teinture dans des cuves contenant des pigments naturels — coquelicot pour le rouge, indigo pour le bleu, henné pour l'orangé, menthe pour le vert, safran pour le jaune. Trois jours de séchage sur les terrasses suffisent à fixer la couleur. Le mot français maroquin — qui désigne en français un cuir de chèvre tanné au sumac — vient directement de Maroc.
III. Berceau du zellige
Le zellige naît à Fès vers le Xᵉ siècle, sous la dynastie berbère des Zénètes, mais c'est sous les Mérinides — entre 1244 et 1465 — qu'il atteint sa plénitude artistique. Les médersas mérinides de la médina conservent les plus belles pages de cette histoire : Médersa Attarine (1325), Bou Inania (1350-1357), Médersa Sahrij. Chaque mur est un manuscrit géométrique où s'inscrivent les huit étoiles, les seize étoiles, les rosaces à trente-deux pointes.
L'argile de Fès, particulièrement riche — on y compte plus de soixante-dix minéraux distincts — confère au zellige fassi sa réputation. Les maâlems travaillent encore aujourd'hui sans plans ni mesures écrites : la composition s'élabore directement sur le sol, à la mémoire et à l'œil. La transmission du métier suit la voie de la sila — le compagnonnage filial — où l'apprenti accompagne son maître pendant dix à quinze ans avant d'être autorisé à signer une pièce.
IV. Patrimoine en péril, patrimoine vivant
Fès vit aujourd'hui une double tension : conserver sans muséifier. Le programme de réhabilitation de la médina, soutenu depuis 1989 par l'UNESCO et la Banque mondiale, a restauré plus de quarante monuments majeurs et plus de mille maisons-foundouks. Les fondouks Nejjarine, El Yhoudi, Talaa Sghira ont retrouvé leur fonction d'origine : ateliers et caravansérails pour les artisans.
Mais la jeunesse fuit la médina. L'apprentissage d'un métier — sept à quinze ans selon la spécialité — ne séduit plus dans une économie où le smartphone permet d'autres carrières. La Chambre d'artisanat de Fès estime que près de 40 % des maîtres-artisans fassis ont aujourd'hui plus de soixante ans, et qu'un tiers des spécialités les plus rares (filigrane d'argent, brocart de soie nassij, sellerie d'apparat) reposent sur moins de dix praticiens chacune.
V. À voir, à apprendre
Lieux essentiels pour comprendre l'artisanat de Fès.
- Tannerie Chouara Médina, Fès el-Bali — Vue depuis les boutiques de maroquinerie surplombant les cuves. Ouvert au public, entrée libre par les commerces.
- Médersa Bou Inania Talaa Kbira — Construite 1350-1357 par le sultan mérinide Abu Inan Faris. Zellige, stuc sculpté, bois de cèdre ciselé — chef-d'œuvre absolu.
- Médersa el-Attarine Près de la Karaouiyne — 1325, dynastie mérinide. La plus raffinée des médersas fassies.
- Université Al Quaraouiyne Fès el-Bali — Plus ancienne université du monde (859). Mosquée accessible aux musulmans, bibliothèque restaurée en 2016.
- Fondouk Nejjarine Place Nejjarine — Caravansérail XVIIIᵉ s. transformé en Musée du bois et des arts du bois (Fondation Karim Lamrani).
- Souk des Dinandiers (Seffarine) Place Seffarine — Le bruit des marteaux sur le cuivre, sans interruption, depuis le XIVᵉ siècle.
VI. Sources
- UNESCO World Heritage Centre — Médina de Fès — Critères (ii), (v). Inscription 1981. — lien.
- Maison de l'Artisan — Cartographie des métiers de Fès — Région Fès-Meknès. — lien.
- Ali ibn Abi Zar — Rawd al-Qirtas — Chronique de Fès, écrite vers 1325..
- ADER-Fès — Agence pour la dédensification et la réhabilitation de la médina de Fès..