Quand on dit « poterie » au Maroc, on dit Safi. Pas un cliché : un état de fait. Sept cents ans que les fours ne s'éteignent pas.

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Vidéo · Le geste en mouvement

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Safi (Asfi en darija) est un port atlantique fondé probablement au XIᵉ siècle, occupé par les Portugais entre 1488 et 1541, repris par les Saadiens, puis modernisé sous les Alaouites. La ville devient au XVIIᵉ siècle l'un des premiers ports d'exportation du sucre marocain et des céramiques. C'est sous Moulay Ismaïl que la Colline des Potiers (Jbel Lahdid) se structure comme quartier corporatif spécialisé, avec ses fours coniques traditionnels en briques pleines, ses ateliers de tournage et ses séchoirs à ciel ouvert.

200+potiers actifs sur la colline
1488occupation portugaise
XIᵉ s.premières productions céramiques
Vernijaune signature de Safi

I. La Colline des Potiers

Le quartier de Bab Chaâba — connu sous le nom de Colline des Potiers ou Jbel Lahdid — concentre la quasi-totalité de la production safiote. On y voit, en remontant la pente depuis la médina basse : les ateliers de pétrissage de l'argile (extraite des collines voisines de Sidi Bouzid), les tours du potier en bois manœuvrés au pied, les séchoirs ouverts où les pièces reposent vingt-quatre à soixante-douze heures, puis les fours coniques en brique pleine — chacun avec sa propre marque inscrite à la craie sur le linteau.

Le four traditionnel safiote, alimenté au noyau d'olive ou au bois d'eucalyptus, atteint des températures comprises entre 900 et 1050 °C. La cuisson dure 12 à 18 heures, suivie d'un refroidissement lent de deux jours pendant lesquels personne ne touche au four. Chaque cuisson rassemble entre 200 et 800 pièces — assiettes, plats, tagines, vases — pour un taux de réussite qui dépasse rarement 80 %.

II. Empreinte portugaise, héritage morisque

Safi est occupée par le Portugal de 1488 à 1541, période courte mais marquante. Les Portugais y construisent le Château de Mer (Ksar al-Bahr) qu'on visite encore aujourd'hui, et la Cathédrale portugaise dont subsiste la chapelle souterraine — l'une des rares architectures gothiques en terre africaine. Mais l'influence durable vient surtout des morisques, ces musulmans d'Espagne expulsés en 1609-1614, qui s'installent à Safi avec leur savoir-faire céramique — l'art du majolique reçu à Cordoue et à Séville. Le bleu cobalt sur fond blanc, motifs floraux d'inspiration séfarade-andalouse, est leur héritage le plus visible.

Cette double influence explique la spécificité de la céramique safiote : techniquement musulmane (tour manuel, four conique, glaçures alcalines), mais formellement et chromatiquement hybride entre les codes hispano-mauresques (bleu, blanc, floral) et les codes berbéro-saharien (vert, jaune, géométrique). Le grand plat à couscous safiote — diamètre 60 à 80 cm — combine systématiquement les deux registres : centre figuratif floral, rebord géométrique étoilé.

III. Boujemâa Lamali et l'âge moderne

Le tournant moderne de la céramique safiote vient d'un homme : Boujemâa Lamali (1890-1971). Formé à l'École Nationale des Arts Décoratifs de Paris, fils d'un grand potier safiote, il revient au Maroc dans les années 1920 et fonde à Safi une école et un atelier expérimental qui réinvente la palette safiote — couleurs ocres-vertes-pourpres, formes plus épurées, signatures d'artiste sur les pièces. Lamali est célébré comme le père de la céramique safiote moderne et ses pièces atteignent aujourd'hui en salles de vente des prix records pour de l'artisanat marocain.

Son héritage continue à travers le Musée National de la Céramique, installé dans le Château de Mer, et à travers le Coin des Potiers — espace de promotion ouvert par la Chambre d'Artisanat de Safi à l'entrée de la colline. Plusieurs grandes familles de potiers (Lamali, Sernaj, Berchache) maintiennent des ateliers signataires où l'on peut commander des pièces sur catalogue.

IV. Une économie sous pression

La poterie de Safi vit aujourd'hui une crise. La concurrence chinoise et turque sur le marché grand public, l'essoufflement des marchés européens, et le coût de l'énergie (le bois et le noyau d'olive ont triplé entre 2018 et 2024) rendent l'économie de la colline fragile. Le ministère de l'Artisanat, dans le cadre du Plan de Développement de l'Artisanat 2021-2025, a engagé un programme de modernisation des fours (introduction de fours à gaz à régulation thermique), de formation à la commercialisation en ligne, et de protection géographique des termes « poterie de Safi » et « verni Safi ».

Une IGP (Indication Géographique Protégée), reconnue dans le cadre de la loi 25-06 sur les signes distinctifs d'origine et de qualité, est en cours d'étude pour la céramique safiote — comme elle a été obtenue pour l'argan, la rose de Kelaât M'Gouna, ou le safran de Taliouine. Plusieurs coopératives de potiers — Coopérative El Mouahidine, Coopérative Saâda — préparent ensemble le dossier.

V. À voir, à apprendre

Lieux essentiels pour comprendre l'artisanat de Safi.

  • Colline des Potiers Bab Chaâba — 200+ potiers, fours coniques traditionnels, visite libre.
  • Musée National de la Céramique Château de Mer (Ksar al-Bahr) — Collection référence.
  • Coin des Potiers Entrée de la colline — Chambre d'Artisanat, ventes directes.
  • Ksar al-Bahr Front de mer — Forteresse portugaise 1508-1541.
  • Cathédrale portugaise Médina — Chapelle souterraine gothique, rare en Afrique.
  • Atelier Serghini Colline — Famille signataire de potiers depuis quatre générations.
Poterie Portugais 1488 Morisque Lamali

VI. Sources

  1. Musée National de la Céramique — Château de Mer, Safi — Fondation Nationale des Musées..
  2. Maison de l'Artisan — Marrakech-Safi / Filière poterie. — lien.
  3. Ministère du Tourisme et de l'Artisanat — Plan d'action sectoriel — Poterie 2021-2025..
  4. Loi 25-06 — Signes distinctifs d'origine et de qualité — Bulletin officiel..