Aucune ville marocaine ne porte aussi visiblement Al-Andalus. Tétouan, c'est Grenade après 1492 : la ville-mémoire d'une civilisation interrompue.

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Vidéo · Le geste en mouvement

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Refondée en 1484 par Sidi al-Mandari — capitaine grenadin chassé d'Andalousie — sur l'emplacement d'une ancienne cité ruinée, Tétouan accueille successivement les vagues d'expulsion des musulmans d'Espagne : 1492 (chute de Grenade, expulsion des juifs), 1609 (expulsion des morisques). Chaque vague apporte ses corporations, ses techniques, son architecture. Les jardins en patio à fontaine centrale, le zellige andalou (motifs en losange, couleurs claires), la dinanderie à l'arabesque fine, la broderie en relief tarz tétouani — tout vient d'Espagne. La médina est inscrite au patrimoine mondial UNESCO en 1997.

1483refondation par al-Mandari
1997médina inscrite UNESCO
1492 / 1609vagues morisques
7portes historiques

I. Une ville fondée par un exilé

Sidi Ali al-Mandari, originaire de Grenade, dirigea la résistance contre les Rois Catholiques avant de fuir en 1484 vers le nord du Maroc. Il y trouve les ruines d'une ancienne cité berbère, Titawin (qui signifie « les sources » en tachelhit), et obtient du sultan wattaside l'autorisation de la reconstruire avec ses partisans grenadins. Sa femme, Sayyida al-Hurra — figure remarquable de l'histoire maghrébine — deviendra plus tard reine de Tétouan et reine pirate de la Méditerranée occidentale (1515-1542), interlocutrice des rois d'Espagne et de Portugal.

La ville se développe en alvéoles autour des sept portes historiques (Bab al-Okla, Bab Mqabar, Bab Saïda, Bab Nouader, Bab Tout, Bab Remouz, Bab Jiaf), chacune correspondant à un quartier corporatif. Chaque grande corporation — orfèvres, dinandiers, brodeuses, tanneurs, parfumeurs — occupe sa rue, sa porte, son fondouk. Cette organisation n'a quasiment pas changé depuis le XVIᵉ siècle.

II. Tarz tétouani, la broderie en relief

La broderie de Tétouan — le tarz tétouani — est sans doute la plus identifiable des broderies marocaines. Réalisée au point de croix sur soie ou sur lin écru, elle se distingue par son relief modéré (intermédiaire entre la broderie plate de Fès et la broderie en relief épais de Salé), ses motifs géométriques d'inspiration andalouse (étoiles à 8 et 16 pointes, rosaces, rinceaux), et sa palette restreinte mais saturée — rouge grenat, bleu de cobalt, vert émeraude, jaune safran, sur fond crème.

Le tarz est traditionnellement enseigné aux jeunes filles dans les m'allma — ateliers domestiques tenus par une maîtresse-brodeuse, qui prend une dizaine d'apprenties pour des cycles de trois à six ans. La pièce maîtresse demeure le hijab des mariées tétouanaises — voile brodé de fils d'or et d'argent — dont l'exécution réclame parfois plus de mille heures de travail. L'École Nationale des Arts et Métiers de Tétouan (ENAM), fondée en 1919 sous le protectorat espagnol, perpétue l'enseignement du tarz à un niveau académique.

III. L'École des Beaux-Arts et l'héritage espagnol

L'Escuela de Bellas Artes de Tetuán, fondée en 1945 par Mariano Bertuchi — peintre orientaliste catalan installé à Tétouan — joue un rôle déterminant. Elle forme plusieurs générations d'artistes marocains et perpétue les métiers traditionnels : enluminure, broderie, dinanderie, lutherie. Devenue après 1956 l'Institut National des Beaux-Arts de Tétouan (INBA), elle reste la plus ancienne école d'art du Maroc et la seule à enseigner conjointement les arts plastiques, le design et les métiers d'art traditionnels — dans une filière unique au royaume.

Bertuchi est aussi le fondateur, à la même époque, de l'École Préparatoire des Arts Indigènes (devenue École des Métiers d'Art) qui forme les artisans aux gestes traditionnels. Ces institutions, héritage du protectorat espagnol (1912-1956), expliquent pourquoi Tétouan conserve une vitalité artisanale et artistique sans équivalent dans le nord du pays — et un lien intellectuel maintenu avec l'Espagne.

IV. Une médina au péril du tourisme

Tétouan reçoit aujourd'hui beaucoup moins de touristes que Fès ou Marrakech (estimation : 200 000 visiteurs par an contre 1,5 million pour Marrakech) — une discrétion paradoxalement protectrice. La ville garde un tissu artisanal local, une fonction commerçante intacte, une population de médina qui ne s'est pas effondrée. Mais cette même discrétion la prive de financements pour la restauration patrimoniale.

L'Agence pour la Promotion et le Développement du Nord (APDN), créée en 2002, et la Fondation du Centre du Patrimoine Mondial de Tétouan, mènent ensemble depuis 2015 un programme de réhabilitation des fondouks et des médersas. La Médersa Loukach (1809) et la Grande Mosquée (1808) ont été restaurées dans ce cadre. Reste à traiter une cinquantaine de fondouks dégradés et à former une nouvelle génération de maîtres-artisans pour la dinanderie et la broderie.

V. À voir, à apprendre

Lieux essentiels pour comprendre l'artisanat de Tétouan.

  • Place Hassan II Cœur de la médina — Palais royal et entrée de la ville andalouse.
  • Musée Archéologique Place al Jala — Plus important musée du nord, collections phéniciennes et romaines.
  • Souk el Houts Médina — Souk du poisson, animation matinale.
  • INBA (École des Beaux-Arts) Quartier Sania — Plus ancienne école d'art du Maroc (1945).
  • Médersa Loukach Médina — Médersa 1809, restaurée 2017, ouverte aux visiteurs.
  • Mellah Sud-est de la médina — Quartier juif, synagogue Yitzhak Bengualid (1816).
UNESCO 1997 Andalou Morisque Tarz

VI. Sources

  1. UNESCO WHC — Médina de Tétouan (ancienne Titawin) — Inscription 1997. — lien.
  2. INBA Tétouan — Institut National des Beaux-Arts, fondé 1945 par Mariano Bertuchi..
  3. Maison de l'Artisan — Tanger-Tétouan-Al Hoceïma — Filière broderie. — lien.
  4. APDN — Agence pour la Promotion et le Développement du Nord — Programme médinas..