Au IXᵉ siècle, quand Moulay Idriss II fonde Fès, les tanneurs s'installent déjà sur les rives de l'oued Fès. L'eau, abondante, permet le rinçage répété des peaux ; l'argile et la chaux locales servent l'épilation. La ville naissante adopte vite un proverbe : « Dar Dbagh, Dar Edheb » — la maison du tannage est la maison de l'or.

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Vidéo · Le geste en mouvement

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Cuves de Chouara Placeholder · à remplacer par embed YouTube / Vimeo (FR · AR · EN sous-titres)

Vers 1325, l'historien Ali ibn Abi Zar, dans son Rawd al-Qirtas, recense 86 maisons de tannage en activité dans la médina. Sept siècles plus tard, trois subsistent — Chouara, Sidi Moussa, Aïn Azliten — toutes au cœur du même périmètre, à quelques pas de la mosquée Karaouiyine. Chouara est la plus grande, la plus visible, la plus photographiée. C'est aussi la plus ancienne entreprise du monde encore en activité, toutes catégories confondues.

i. Le mot maroquin

Dès le XIIIᵉ siècle, les archives commerciales européennes mentionnent l'importation de cuirs marocains vers l'Andalousie puis l'Italie. Au XVIIᵉ siècle, le terme français « maroquin » désigne un cuir souple, finement grainé, teinté de couleurs vives — un produit de luxe que la France paie cher et imite mal. Le mot, comme l'objet, vient du nom du pays.

La maison du tannage est la maison de l'or. Proverbe fassi, XIVᵉ siècle

ii. Le rituel des cuves

Le tannage marocain reste, à Chouara, presque entièrement végétal — c'est-à-dire qu'il utilise des tanins issus de plantes, sans chrome ni produits de synthèse. C'est ce qui distingue le cuir de Fès de toute production industrielle. Le processus se déroule en cinq grandes étapes :

  1. Trempage et épilation — les peaux fraîches (vache, mouton, chèvre, chameau) sont plongées plusieurs jours dans des cuves contenant un mélange de chaux vive et de fientes de pigeon. L'ammoniac contenu dans les fientes attaque le poil et assouplit le derme.
  2. Rinçage — les peaux sont sorties, longuement piétinées dans l'eau courante pour évacuer la chaux.
  3. Tannage — bain dans une cuve d'écorces de mimosa et de tara, ou de feuilles de palmier nain. Les tanins se fixent et stabilisent les fibres collagéniques.
  4. Teinture — chaque cuve est un pigment : fleur de pavot pour le rouge ; indigo pour le bleu ; henné pour l'orange ; menthe pour le vert ; safran pour le jaune des babouches dites « Ziwani ».
  5. Séchage — trois jours sur les terrasses de la médina, exposés au soleil et au vent.
Geste · Détail

Pourquoi le brin de menthe à l'entrée

Tout visiteur de Chouara reçoit, dès la première terrasse, un brin de menthe fraîche. Ce n'est pas un folklore : l'odeur ammoniacale qui s'élève des cuves de chaux et de fientes est forte. La menthe — qu'on porte sous le nez — agit comme un filtre olfactif vieux de plusieurs siècles.

iii. Les chiffres

~1 200
Bassins
actifs à Chouara
500+
Maîtres tanneurs
au quotidien
3
Tanneries
survivantes à Fès
859
Année de
fondation

iv. Une économie fragile

Le secteur du cuir traverse, depuis vingt ans, une série de tensions. L'approvisionnement en peaux brutes s'est resserré : les abattoirs marocains préfèrent souvent l'exportation directe. Les tanins végétaux — historiquement importés à Fès depuis le Souss — coûtent plus cher chaque année. La concurrence des cuirs au chrome, industriels et bon marché, rogne les marges. Et la transmission souffre : moins de jeunes s'inscrivent en formation professionnelle.

Pour répondre à cela, le Ministère et la Maison de l'Artisan ont lancé plusieurs programmes : réhabilitation des trois tanneries (terminée en plusieurs phases entre 2013 et 2020), création d'une marque collective « cuir véritable de Fès », équipements collectifs, et inscription au cahier des charges des indications géographiques.

v. Repères chronologiques

859
Fondation de Fès et installation des premiers tanneurs

Sur les rives de l'oued Fès, les tanneurs profitent de la chaux locale et de l'eau pour épiler les peaux.

1325
Ali ibn Abi Zar décrit 86 tanneries

Le Rawd al-Qirtas recense les dar dbagh en pleine activité.

XIIIᵉ s.
Le cuir de Fès traverse la Méditerranée

Andalousie, Italie, puis France : le « maroquin » devient le nom générique du cuir souple de luxe.

1981
La médina de Fès inscrite à l'UNESCO

Le périmètre couvre les trois tanneries survivantes.

2013–2020
Réhabilitation des trois tanneries

Programmes successifs du Ministère et de la MDA, modernisation hydraulique sans toucher au procédé végétal.

vi. Voir, sentir, acheter

Trois tanneries actives

  • Chouara — la plus grande, accessible depuis les boutiques de cuir alentour qui offrent une terrasse panoramique. Souk Chouara, Fès el-Bali.
  • Sidi Moussa — plus discrète, en activité dans le même quartier.
  • Aïn Azliten — la plus petite des trois, à l'écart des circuits touristiques.

Acheter du vrai cuir

Les objets sortis directement des tanneries sont distribués dans le souk attenant. Pour reconnaître un cuir véritablement tanné à Fès, fier la matière : un cuir végétal a une odeur sèche (de bois, d'écorce), pas l'odeur chimique du chrome ; il vieillit en patine, pas en croûte ; il respire. Privilégier les coopératives et les ateliers identifiés, demander la provenance, refuser le « cuir véritable » sans mention de tannage.

À retenir

Cinq produits emblématiques

1. Babouches Ziwani — cuir teint au safran, semelle souple, pointe relevée. La référence du Maroc.
2. Pouf en cuir cousu main — patron carré ou rond, soixante pièces de cuir cousues à la main.
3. Bagage et sacoche — cuir pleine fleur, doublure en sergé naturel.
4. Selle de Meknès — cuir bovin, broderies fil d'argent.
5. Reliure de Salé — cuir maroquin pour les livres précieux, fer doré à chaud.

Sources

  1. UNESCO, Médina de Fès, inscription 1981, whc.unesco.org.
  2. Ali ibn Abi Zar, Rawd al-Qirtas, vers 1325 (édition critique Ifriquia, Rabat, 1972).
  3. « Dar Dbagh Chouara : Les tanneurs à fleur de peau », La Vie éco, lavieeco.com.
  4. Agence de presse sénégalaise, « Au cœur de la tannerie Chouara de Fès », 5 janvier 2026, aps.sn.
  5. Ministère du Tourisme, de l'Artisanat et de l'Économie Sociale et Solidaire, mtaess.gov.ma.
  6. Maison de l'Artisan, programmes 2026, mda.gov.ma.

vi. Babouches — البلغة المغربية

La babouche est la chaussure traditionnelle marocaine par excellence — son nom dérive du persan papuš via le turc babuç, mais sa forme actuelle est essentiellement marocaine, fixée à Fès au XVᵉ siècle. Le Décret n° 2.21.991 sur la liste des activités artisanales reconnaît la fabrication de babouches traditionnelleskheraz », du nom du cordonnier en arabe marocain) comme métier à part entière.

Le cordonnier-babouchier (el kheraz) travaille à la main, sans clous, en assemblant la semelle (en cuir épais à plusieurs couches) et le dessus par couture point par point. Une babouche traditionnelle de qualité demande 4 à 8 heures de travail selon la complexité de la broderie.

Babouche jaune fassia · البلغة الصفراء

La classique de Fès, en cuir de mouton naturel teint au curcuma puis encaustiqué. Talon plat, bout pointu (ou rond pour les anciens). Les babouches jaunes sont portées pour la prière, à la mosquée, et lors des occasions formelles (mariages, Aïd). Production concentrée à Bab Boujloud et au souk de la médina de Fès.

Babouche brodée — l'apparat féminin

Babouches féminines de cérémonie, en velours, satin ou cuir fin, brodées au fil d'or, de soie, ou de perles. La broderie reprend les motifs du caftan (étoile à huit branches, arabesques, fleurs stylisées). Le tarz fassi (broderie de Fès) et le tarz tétouani (point de croix de Tétouan) y sont prisés. Variante luxueuse : la cherbil, à talon haut intérieur, portée par les mariées.

Belgha berbère — la chaussure du sud

Babouches plus rustiques des régions amazighes : Souss, Anti-Atlas, Tafilalet. Cuir bovin tanné au tanin végétal, semelle plus épaisse, talon plus marqué. Souvent rouge ou marron. Pour les hommes, fonctionnelle (transhumance, marche) ; pour les femmes, décorée de pompons de laine colorée.

Belgha damascène — la pièce de Meknès

Spécialité meknassie : la semelle ou le dessus comporte des incrustations de damasquinage (fils d'or ou d'argent enchâssés dans le cuir). Production limitée, prix élevé, destinée à l'export ou aux collectionneurs.

Babouche moderne et nyé chemin

Depuis 2010, plusieurs créateurs marocains (Atelier Nawel, Zyne, Sabah Morocco) ont modernisé la babouche pour le marché international : nouvelles couleurs (pastel, métallisées), formes plus contemporaines, marketing en Europe. La fabrication reste artisanale, dans les ateliers de Fès, Marrakech ou Casablanca. C'est aujourd'hui un des trois articles de cuir marocains les plus exportés (avec les poufs et la maroquinerie d'art).

vii. Sources officielles

  1. Loi 50-17 relative à l'exercice des activités de l'artisanat (Dahir n° 1.21.122, B.O. décembre 2021).
  2. Décret n° 2.21.991 — liste des 172 activités artisanales (filière cuir et chaussure traditionnelle). rna.gov.ma
  3. Maison de l'Artisan (MDA) — Programme Excellence Cuir. mda.gov.ma
  4. Centre Régional du Patrimoine Culturel Immatériel (CRPCI), Fès — Sous l'égide de l'UNESCO.
  5. Fédération Marocaine de la Tannerie et du Cuir — Statistiques sectorielles annuelles.